Première bataille.
Au moment où je sentais mon corps renaître dans ce nouveau monde, une vague de connaissances m’envahit. Comme si j’avais toujours vécu dans ce monde, apparemment peuplé de ninjas et de samouraïs, des souvenirs remplirent mon coeur et mon âme, tel une vie antérieure qui me revenait en mémoire. Je faisais partie d’un groupe de samouraïs sous les ordres du Seigneur féodal du pays de Kusakawa. J’étais intégrée à une famille dont j’étais la seule fille, par conséquent j’avais été déguisée en homme afin d’honorer mon père samouraï et de perpétrer la tradition familiale. Mon père se nommait Tan Yuen Thran, grand, mince et élancé, il avait de petits yeux rieurs qui trompaient souvent leur adversaire. J’étudiais le Bushido et le Hagakure avec deux jeunes guerriers de mon âge nommés Shinobu Kotobe et Yakumi Monoga. Le premier des deux était peu bavard et extrêmement fier. Il connaissait tous les principes du Bushido – règles morales, code de l’honneur, que le samouraï doit suivre, prônant la loyauté, le courage et l’honneur – et du Hagakure – code de conduite du samouraï plus porté sur l’auto-exigence. Le second, plus carré, avait un visage enfantin, mais était un redoutable adversaire au katana. Quelques mois après mon arrivée dans l’unité, alors que j’aidais la garde de nuit du palais, nous fûmes attaqués par un groupe de ninjas qui tentait d’assassiner notre seigneur.
L’alarme fut donnée tardivement, plusieurs ninjas avaient déjà réussi à infiltrer le palais. On m’ordonna de me rendre vers une des cours intérieures, étant encore jeune je n’avais l’expérience suffisante pour stopper le gros des forces qui arrivaient. En effet apparemment les ninjas n’étaient que l’avant des troupes d’un autre seigneur qui tentait de récupérer les terres du notre. Soudain je sentis une présence derrière moi. Je brandis mon katana en direction de l’ombre, mais déjà elle avait disparu. Je tournais sur moi même, le petit jardin semblait vide. J’entendais au loin les cris de la garde, la bataille faisait rage. Soudain une chaîne apparue de derrière l’un des piliers entourant le jardin s’enroula autour de mon sabre, le bloquant. Je forçais pour le dégager lorsque je fus frappée en pleine figure, me faisant lâcher mon katana et tomber à la renverse. Mon casque glissa et atterrit plus loin, découvrant mes longs cheveux blonds.
« Tu es une fille, s’étonna mon adversaire !? Quelle honte de te déguiser ainsi en homme... S’indigna-t-il. »
Soudain on entendit un sifflement au loin et déjà il commençait à s’en aller. Je me relevais d’un bon, je récupérai mon katana et courus après l’inconnu pour me mettre en garde face à lui.
« Je ne vaux pas moins qu’un autre, alors je te prierais de ne pas fuir ce combat, déclarais je bien décidée à ne pas laisser la peur me submerger, pas cette fois-ci. »
Je le scrutais immobile, il semblait étonné mais n’en restait pas moins sûr de lui. Il était entièrement habillé de noir, son vêtement ne laissant entrevoir que ces yeux d’un bleu profond. Soudain un objet tomba de sa poche et projeta une épaisse fumée tout autour de nous.
« Lâche, lui criais je alors que je l’entendais fuir ! »
« Ma mission ce soir n’est pas de me battre, me répondit une voix lointaine. Tu as de la chance. »
Lorsque la fumée se dissipa j’attrapai mon casque et d’un mouvement devenu machinal je remontais mes cheveux de façon à ressembler à un homme, puis remis mon casque. Le petit jardin était à nouveau calme, sans un bruit, jusqu’à ce qu’un jeune guerrier apparaisse à l’angle d’un couloir. Je reconnus aussitôt l’allure élancée de Shinobu qui courait dans ma direction, puis s’arrêta net face à moi.
« Sur ordre de notre commandant je viens te prêter main forte. Tu as croisé quelqu’un depuis ton affectation ici, me demanda-t-il sur un ton officiel ? »
Sentant que le fait d’avoir laisser s’échapper un ennemi ne me rendrait aucunement service je pris la décision de mentir sans rien laisser transparaître. Shinobu me scruta un moment mais je fus secourue par l’arrivée de trois guerriers ennemis qui avaient réussis à passer nos premiers remparts. Aussitôt nous nous mîmes en position de combat, nos katanas face à nos adversaires. Je m’élançais la première contre l’un d’eux et une longue bataille débuta. Esquive, attaque, défense, contre-attaque, esquive, attaque, esquive, contre-attaque, ... L’avantage de ces adversaires là était que contrairement aux ninjas, ils n’utilisaient que leur katana tout comme nous. Puis passe, esquive, et... Me voilà la lame face au coup de mon ennemi, j’aurais pu trancher cette gorge en un rien de temps, mais je n’y parvins pas, quelque chose en moi me disait de ne pas commettre un tel acte : mon coeur.
« Aaaaaaaaargh ! »
Le guerrier s’écroula devant moi, laissant apparaître Shinobu derrière lui, le regard noir. En une seconde je compris ce qui m’attendrait lorsque je reverrai notre supérieur et mon père : Tan Yuen Thran. Le reste de la soirée Shinobu ne m’adressa plus une fois la parole, ni même un regard. Je sentais le mépris qu’il éprouvait à mon égard. Pourtant je ne regrettais aucunement d’avoir stoppé mon geste. Ce n’était pas à moi de le faire... Je ne sais comment je le savais, mais c’était une certitude, ce n’était pas mon rôle que de tuer cet homme.
Le lendemain, aux premières lueurs de l’aube la bataille prenait fin. Notre camp avait réussi à mettre les derniers attaquants en fuite mais au prix de nombreuses pertes... Dont Yakumi.. Comme je le pensais, Tan appris rapidement ce qu’il s’était passé cette nuit là lorsque nous avons été attaqués par les trois guerriers ennemis. Je me tenais face à lui, la tête haute et lui le regard glacial. Soudain une gifle parti.
« Tu déshonores ta famille Mikomi ! Tu es la honte de notre armée et tu te destines à devenir l’élite ? Un samouraï ? Qui voudrait d’un samouraï pas même capable de donner la mort à un ennemi ?! Ton devoir est de donner ta vie pour ton seigneur, tu ne devrais pas avoir peur de la mort ! Regarde Yakumi ! Il est mort pour sauver son seigneur, il a obéi aux lois qui régissent l’art du samouraï et n’a pas faibli face à la mort ! »
S’en était assez, je n’appartenais ni à ce seigneur, ni à ce monde et le rappel de la mort de Yakumi fut comme un poignard lancé en plein coeur. Une fois encore je voyais partir un être cher... Une fois encore je n’avais pu éviter le drame. Lentement et retenant mes larmes, je retirais mon casque, défaisais mes cheveux et les remettais en couettes hautes, retirais mon armure, et quittais mon katana pour tout déposer aux pieds de Tan. Puis, sans une parole, je me retournais et partis la tête haute en direction des portes de la ville. Tan lança l’ordre de me faire prisonnière pour désertion après m’avoir rappelé à l’ordre plusieurs fois. Je continuais à avancer, le pas décidé, refusant de renier ce que j’étais en me soumettant à une politique et des enseignements allant à l’encontre de ceux de mon premier, et de celui qui restera toujours mon unique maître : Sen’Ken’ sensei. Mais je ne pourrais continuer longtemps ainsi. Les ordres de Tan se faisant de plus en plus pressant et les gardes se resserraient tout autour de moi. Je pris un profonde inspiration et déclara « Hana mori ! ». Des fleurs poussèrent alors entre les jambes des gardes et lorsqu’elles furent écloses un pollen paralysant s’en échappa. Déroutés par cette magie les soldats furent incapables de fuir à temps et nombreux furent ceux paralysés. Je continuais donc mon avancée en direction de la grande porte, jusqu’à ce que Shinobu se mette en travers de ma route. Doucement, ma main se tendit en direction de l’arbre le plus proche et je murmurais « Happa hasaki ». Shinobu se mit à charger, katana en main, mais avant même qui ne m’atteigne je déplaçais mon bras vers lui. Un amas de feuilles issues de l’arbre suivit mon geste et ce fut une pluie de feuilles tranchantes qui s’abattirent sur mon ancien équipier. Je pris soin d’éviter ses points vitaux car quelque fut notre différence de point de vue à ce moment là, je ne pouvais mettre de côté ces mois passés avec lui et Yakumi. Lorsqu’il n’y eut plus de feuilles Shinobu se trouvait à terre, me laissant la voie libre. Ne voulant plus faire de victime et mon pollen paralysant perdant de son effet je me mis à courir en direction de la porte qui commençait à se refermer. Là des gardes me bloquaient la route mais étant données leurs lourdes armures je n’eus qu’à bondir au dessus d’eux pour franchir les portes juste avant qu’elles ne se ferment. Pourtant la poursuite ne s’arrêta pas là et mes poursuivants me talonnèrent encore un bon moment après avoir ré-ouvert les lourdes portes. Rapidement nous nous étions enfoncés dans la forêt bordant le palais, ne ralentissant pas mon pas, je sentais pourtant les gardes se rapprocher dangereusement. Soudain, au détour d’un chemin, une main m’attrapa et me hissa sur une branche. Là une ombre m’attira dans les branchages feuillus. Au dessous les soldats s’interrogeaient sur ma soudaine disparition. Ils me cherchèrent longuement mais en vain. Le soir venu ils reçurent l’ordre d’abandonner les recherches, ma tête étant à présent mise à prix.
Lorsqu’ils se furent assez éloignés mon mystérieux sauveur descendit de l’arbre et commença à s’éloigner. Je bondis au sol et le rattrapai :
« Eh ! Attend ! Attend un peu ! »
Obéissant à ma requête il s’arrêta net, attendant que je le rattrape. Il portait le même vêtement ninja que j’avais vue porter mon adversaire de la nuit précédente. Mais lorsque je me retrouvai face à lui mon coeur fit un bond en reconnaissant les yeux du jeune homme. Ces yeux d’un bleu intense qui me scrutaient une fois encore. Sur le choc je ne pus que lâcher un faible « Pourquoi ? ». Il sembla sourire sous son masque :
« Tu es plus mignonne sans une armure d’homme. »
Me sentant devenir rouge je répliquai plutôt sèchement :
« Dis pas n’importe quoi ! M’enfin, fis je en me détournant de lui, ne t’attend pas à ce que je te remercie. J’y vais. »
Il ne fit rien pour me retenir et lorsque je me retournai après m’être enfoncé assez loin dans les broussailles, il avait déjà disparu. Brusquement mes ailes noires se déployèrent et se refermèrent sur moi. Me faisant une fois encore disparaître pour réapparaître ailleurs...